Sport vernaculaire


Alors que chacun sait que nos voisins Ecossais ont élevé le lancer de troncs d’arbre au sport national, il est un sport plus discret mais tout aussi intensif qui se pratique principalement au mois d’août dans Paris intra et extra muros. Petite parenthèse à l’attention des Belges, Québécois, et… pas Parisiens, certes Paris a été une ville fortifiée mais ce n’est plus le cas depuis quand même près d’un siècle. On parle parfois du « en deça » et du au-delà du périph mais la formule consacrée parle de murs que pratiquement personne n’a connus.

Donc, le sport qui réunit les Parisiens, Val de Marnais et Val d’Oisiens tient à deux paramètres : tout d’abord, les Français mangent du pain, et ensuite, tous ceux qui ont passé ne serait-ce qu’une fois l(intégralité du mois d’août à Paris vous le diront, tout est fermé, à commencer par les boulangeries.

LA course au pain, puisque c’est d’elle qu’il faut parler, commence par la consultation des moyens de communication mis à disposition du mangeur de pain impénitent. Affiches sur les abribus, journaux gratuits, internet, de tous temps, on s’est préoccupé de mettre à notre disposition ces informations capitales. Une ville de la petite couronne propose d’ailleurs une formule spéciale amalgame : « Ouverture des boulangeries et pharmacies ». Si on pousse le parallèle, on se rend quand même compte que s’il y a deux pharmacies ouvertes 24h/24 (place Clichy et Champs-Elysées, il n’en est je pense pas autant des boulangeries. Les boulangers se lèvent tôt, très tôt, ferment plus ou moins tard, mais, horreur, pas de service d’urgence, et quand y a plus de pain, ben y a plus de pain…

Donc, le mangeur de pain compulsif vérifie les dates de vacances des boulangers de son pâté de maison, de sa rue, de son quartier, arrondissement, commune. Puis il s’arme de chaussures de sport, de rollers, de vélo, de tout moyen de transport permettant de se déplacer dans les rues à sens unique, rapidement, en s’arrêtant n’importe où, le temps de vérifier que le renseignement acquis ne tenait pas la route. Car le boulanger ferme quand même deux jours par semaine en août. Et il n’a pas les mêmes horaires. J’ignore s’il se lève plus tard, mais il ferme plus tôt, et cela tient à deux raisons, d’abord, le boulanger ouvert l’été peut attendre patiemment ses clients habituels, ils sont partis à 70 %. Mais il peut être dévalisé, et ce par tous ceux qui se sont lancés dans la course au pain. Le reste de l’année, le boulanger entend des phrases du genre « vous avez quoi comme pain au levain avec des graines de lin ? ». En août, c’est plutôt du genre « Vous avez encore du pain ? ». Et quand il n’y a plus de pain, de pâte, de quoique ce soit, eh bien, la boulangerie ferme. Fallait y penser avant ! Les supermarchés ? Ils ferment aussi, eh si! Et si l’hyper est fermé, la baguette ne va pas arriver toute seule sous votre beurre. Personnellement, j’ai trouvé une baguette tradition ce matin au Carrouf express en bas de chez moi, et depuis, je me demande s’ils ne vont pas racheter Fauchon… Quant aux shopping sur le net, j’attends encore la boulangerie qui vous livre votre baguette dans l’heure. Une idée à soumettre à votre boulanger préféré ? Si la situation est critique tout au long du mois, elle connaît des pics, les dimanches, il faut dire que si dans certains quartiers trouver un boulanger ouvert le dimanche est déjà un exploit dans l’année, cela frise la science fiction au mois d’août. Pire que le dimanche d’août il y a le premier week-end d’août, celui où les boulangers ouverts en juillet sont déjà partis, ceux qui >ne ferment pas en août ne sont pas rentrés. Et puis il y a aussi la semaine du 15 août. En France, et ceci toujours à l’attention des pays francophones et autres, on érige la laïcité au rang de valeur nationale. Sont donc fériés Noël (naissance du Christ, Pâques (résurrection), Ascension (montée vers le ciel où ne l’attendait pas Saint Pierre), Pentecôte (euh…) 15 août ou Assomption, (c’est-dire Ascension de la mamma, Toussaint, (fête de tous les saints du calendrier et de ceux qui n’y sont pas). Donc, le 15 août, qui est avec le 14 juillet un des jours fériés d’été, le terre s’arrête de tourner. Et quand le 15 août tombe un vendredi comme cette année, la terre ne recommencera pas de tourner le 16, qui est un samedi, ni le dimanche 17.  Et plus la situation semble inextricable, plus la victoire de l’acheteur de pain résonne comme un nouveau record.

baguette

Le mangeur de pain cherche, teste, découvre chaque jour ou presque une nouvelle boulangerie. Il fait des kilomètres et quand il rentre chez lui avec le Saint Graal, il s’effondre et dévore sa baguette avant et à la place du dîner, épuisé qu’il est dans sa quête quotidienne.Le marathon ? Il le fait en quatre jours, sans même s’en rendre compte, au gré des fermetures et des boutiques vides.

On ne reconnaît, je le pense, pas assez cette discipline, pas plus que le shopping d’ailleurs, qui nécessite quant à lui de l’endurance, de la ténacité, du dépassement de soi, et fait plus pour les fabricants de produits contre les ampoules que les pires patins à glace de compèt’. Il serait temps que le Comité Olympique se penche sur l’histoire de l’olympisme et mette à l’honneur des disciplines qui ont en commun avec le marathon d’être nées d’une nécessité aussi absolue que vitale.  Quand vous verrez passer un vainqueur, pain de 4 livres sous le bras ou baguette tournoyant allègrement, applaudissez-le comme il le mérite, puisque, je le rappelle, ce sport n’est pas rétribué et que c’est le gagnant qui donne une médaille à l’effigie de Marianne, d’un hibou ou d’un roi européen ayant abdiqué.

Et ne pensez pas que tout le monde gagne, d’aucuns font des empilements de petits pains suédois ou de pains de mie américains, d’autres en désespoir de cause se rabattent sur le fond de leur congélateur, d’autres enfin reviennent harassés et pourtant sont prêts à se lever une heure plus tôt le lendemain ou à acheter le pain de toute une semaine. Certains ne parviennent pas à se nourrir, en l’absence de leur dose quotidienne. Si vous croisez ceux-là, leur regard de chien battu vous émouvra jusqu’aux larmes. Repensez aux envolées lyriques des journalistes sportifs lors des derniers événements que vous avez suivis, Roland Garros, la Coupe du monde, le Tour de France…. et voyez si le retournement de situation -souvenez-vous, « un match de tennis n’est fini qu’avec la balle de match » mais une course au pain n’est finie qu’après avoir visité toutes les boulangeries sur un rayon de x kms-, la solidarité -un acheteur de pain est toujours prêt à donner son dealer-, les grandes valeurs du sport clamées ne sont pas rassemblées dans cette discipline !

Publié dans Ca se mange, Ils sont fous ces terriens, Sanariv kamwa. Étiquettes : , , , , , , , , , , . Commentaires fermés sur Sport vernaculaire
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